Or Bleu en Tunisie
un pays qui a soif

Entre réchauffement climatique, pollution industrielle et mauvaise gestion des ressources, la Tunisie est confrontée à un des stress hydriques les plus impactant de la Méditerranée.

Sous un ciel blanchi par six étés successifs de sécheresse, la Tunisie affronte aujourd’hui la chronique d’une soif annoncée. En juillet 2025, les 36 barrages du pays ne contenaient plus que 35,6 % de leur capacité — 842 millions m³ d’eau, soit l’équivalent d’à peine trois mois de consommation nationale. Après un été 2024 classé quatrième plus chaud depuis 1950 et marqué par un déficit pluviométrique moyen de 50 % , l’État a institutionnalisé des coupures nocturnes pour tenter de repousser l’épuisement des ressources en eau.

« Or bleu en Tunisie, un pays qui a soif » dresse le portrait d’un pays touché par le stress hydrique : changements climatiques, sécheresses à répétitions, accaparement des ressources par l’industrie, difficultés liées à la gestion de l’eau… 

En janvier 2026, le rapport d’experts de l’ONU Global Water Bankruptcy de la United Nations University Institute for Water, Environment and Health déclare que l’humanité est entrée dans l’ère de la faillite hydrique mondiale, situation où l’exploitation chronique des ressources dépasse les seuils de renouvellement et cause des dommages irréversibles sur le capital naturel des nappes phréatiques, des zones humides et des glaciers. L’eau, jadis vecteur de prospérité, cristallise désormais la colère sociale — et préfigure le sort du pourtour méditerranéen si la planète gagne les +2 °C promis par le GIEC.

Face à cette impasse, une poignée de citoyens refuse le scénario de la désertification. 

Après la série Terres Brulées, sur l’impact de l’industrie du phosphate sur l’environnement et sur la santé, Augustin Le Gall continue son travail sur les problématiques environnementales en Tunisie, territoire symbolique qui donne à voir ce qui pourrait toucher prochainement l’ensembles des pays de la Méditerranée et de l’Europe. Ces enjeux ne concernent pas uniquement l’environnement : ils croisent les domaines de l’économie, du genre, de la culture, du soin, du travail et de l’organisation collective. Entre portraits, scènes de vie et paysages, ce travail tisse un lien entre constat du pire à venir et lutte contre le fatalisme pour ouvrir un débat qui nous touche tous aujourd’hui. 

Cet essai visuel est à la fois un voyage et un témoignage. Au travers des paysages rugueux et contrastés de cette Tunisie, le murmure de l’eau qui s’efface raconte autant qu’il dérange ce quotidien silencieux. Cette série documente le basculement du pays vers le stress hydrique extrême tout en dévoilant les graines d’une résilience locale. A force d’inventer, la Tunisie dessine un plan-détresse dont le reste des pays du bassin méditerranéen devront peut-être bientôt s’inspirer.

Dans cette lutte pour l’or bleu, chaque puits creusé illégalement évoque l’urgence ; sur la ligne de front climatique, chaque goutte d’eau préservée est une victoire.

2022-2025.

L’eau, denrée rare :
conséquences de la sécheresse et du climat.

La Tunisie figure parmi les 25 pays à stress hydrique très élevé selon l’indicateur “Baseline Water Stress” d’Aqueduct (WRI 2023). En 2025, après cinq années de déficit pluviométrique, les retenues varient fortement au fil des mois : 32 % de remplissage des barrages (18 août 2025), contre 35,6 % un mois plus tôt, selon des données relayées par le ministère de l’Agriculture/ONAGRI. Pour juguler la demande, l’État a aussi augmenté les tarifs de l’eau potable (jusqu’à +16 % en 2024) tout en poursuivant la planification de stations de dessalement.

Les causes de cette dégradation sont nombreuses, à commencer par le réchauffement climatique. 80% de l’eau en Tunisie est destinée à l’agriculture. Le reste est divisé entre les besoin de l’industrie, le tourisme et l’eau potable destinée aux citoyens.

Depuis 2021, la pluie n’est quasiment pas tombée. Les montagnes de la petite commune de Essoualem, habituellement vertes à cette époque, sont jaunies par la sécheresse. A la mi-février, les barrages tunisiens contenaient 20 % d’eau en moins qu’en 2020.

Agriculteurs et industriels se voient contraints de puiser illégalement dans les nappes phréatiques pour subvenir à leurs besoins en eau pour leurs activités.

Le nombre d’agriculteurs exploitant des parcelles agricoles est en chute libre depuis 2012 et ils sont nombreux à ne plus cultiver leurs terres par manque d’eau ou par le risque de mauvaises récoltes face aux charges de plus en plus élevés. 

.2.
L’eau polluée : industries et santé publique.

Avec l’assèchement des nappes phréatique et des barrages, s’ajoute l’utilisation en grande quantité des ressources par les industries tels que le textile et le phosphate. En plus d’être gourmande en eau pour traiter chimiquement leurs produits, les usines déversent les eaux usées non traitées dans les rivières. 

Le Golfe de Gabès subit depuis des décennies les rejets de la filière phosphate (phosphogypse), avec effets marins documentés par la littérature scientifique (PLOS ONE, 2018). Sur le littoral du Sahel (Monastir), la chaîne textile, grande consommatrice d’eau, est régulièrement mise en cause pour des effluents insuffisamment traités alimentant les oueds et zones humides côtières, avec un risque d’impact sanitaire et écologique important.

Conséquence, l’accès à l’eau est de plus en plus restreint et la pollution provoque des dégâts importants en terme de santé publique et d’impact sur l’environnement. 

Les eaux polluées gagnent les côtes du littoral tunisien, où les pêcheurs de Ksibet El Mediouni voient leurs activités chutées. La pollution détruit la faune et la flore marine, accentuant la raréfaction des ressources halieutiques tels que les poissons et la biodiversité. Nombreux sont ceux à avoir cessé leur activité.

.3.
Accès à l’eau : mauvaise gestion et gouvernance

L’ accès à l’eau potable des Tunisiens n’est pas seulement lié aux causes climatiques et industrielles. Bien que la Tunisie soit dans une situation de stress hydrique, aggravé par les changements climatiques, le problème de l’accès à l’eau des citoyens est également lié à la mauvaise gestion des ressource et aux choix politique de l’Etat depuis des décennies.

Dans certaines régions de Tunisie, la moitié des écoles ne sont pas reliées au réseau d’eau. Selon Ines Labiadh, responsable de la justice environnementale au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), 300 000 Tunisiens n’ont pas d’eau potable chez eux.

Dans le gouvernorat de Kairouan, 175 écoles primaires ne sont pas connecté au réseau d’eau potable. Elles sont approvisionnées à travers de grandes citernes qui ne respectent pas les normes sanitaires et à travers les groupements agricoles qui souffrent de plusieurs problèmes (dettes, mauvaise gouvernance, corruption). A Ain Kodia, dans la commune agricole de Haffouz, de nombreuses habitations sont raccordées à l’eau potable, mais la mauvaise gestion des ressources et la vétusté des infrastructures provoquent d’importantes coupures d’eau, obligeant la population à aller chercher l’eau à dos d’âne dans les sources, situées parfois à plusieurs kilomètres.

De nombreuses associations alertent les autorités sur l’urgence de la situation. La justice environnementale fait partie des droits économiques et sociaux fondamentaux des Tunisiens.

.4.
Les graines de la résilience :
permaculture, start-up, initiatives citoyenne

Face à cette impasse, une poignée de citoyens refuse le scénario de la désertification.

A Oued el Khil, Radouane Tiss a transformé son terrain familiale en ferme permacole, véritable laboratoire agricole qui allie éco construction et éco tourisme en milieu aride.  A l’opposé du territoire, dans la région de Ain Draham au nord Ouest, Taïeb a a arrêté son travail d’informaticien à Tunis pour reprendre le terrain agricole familiale et se lancer dans la permaculture. Avec l’association de Permaculture Tunisiennes, ils tentent de montrer qu’il est possible de proposer une agriculture résiliente ancrée sur une moindre production.

À Zaghouan, Molka Chaabanet transforme 1,5 ha pierreux en jardin vivrier grâce à des buttes paillées, des réservoirs d’eau de pluie et un compostage collectif : la Ferme de Sidi forme chaque mois des néo-paysans à la permaculture À Kairouan, Dar Emmima accueille stagiaires et woofers pour apprendre le design circulaire, restaurer les sols et diffuser des semences paysannes oubliées. Sur la côte de Nabeul, l’éco-ferme L’Ombre du Palmier combine oliveraie régénérative, keyline design et stages week-end destinés aux citadins en quête d’autonomie alimentaire.

La technologie complète ces expérimentations : la start-up Irwise équipe déjà 200 parcelles pilotes de sondes connectées qui déclenchent l’irrigation goutte-à-goutte par simple SMS, réduisant la consommation d’eau de 40 %.

Dans le Sud, l’oasis de Tozeur rappelle, elle, qu’un modèle agro-forestier à trois étages — palmier, verger, maraîchage — crée un micro-climat capable d’économiser chaque goutte d’eau, bien avant que le mot « permaculture » ne soit inventé.

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